Haïti: entre urgences et espoirs

Qu'en est-il de l'après-Matthew en Haïti? Il faut garder confiance, malgré une situation critique.
5 Janvier 2017

Témoignage de Guerty Aimé, coordinatrice du programme Terre des Hommes Suisse sur le terrain, rencontrée à Genève au mois de décembre dernier. Femme énergique et très engagée, elle fait le point sur la situation et les nombreux défis qui attendent encore ce petit pays dont la reconstruction passera notamment par des changements sociaux et politiques radicaux.

Des villages entièrement dévastés, des arbres déracinés en travers des routes ou sur le toit des maisons, des enfants pieds nus dans la boue et les gravats… Le 4 octobre 2016, l’ouragan Matthew s’est abattu sur Haïti avec son lot de vents violents et de pluies torrentielles. En plus d’avoir causé des centaines de morts et des dégâts matériaux considérables, Matthew a décimé les plantations et anéanti les récoltes. Les maladies comme la malaria et le choléra se propagent rapidement. Les gens n’ont plus rien et il arrive qu’ils dorment dehors. Face à l’urgence, les ONG présentes sur place apportent une première réponse, mais l’ampleur des besoins est gigantesque.

La peur de la famine

Matthew est passé sur ce que Haïti considère comme son grenier. Dans ce pays très montagneux, à peine un tiers du territoire est cultivable. Les systèmes d’irrigation étant quasiment inexistants, notre agriculture est majoritairement pluviale, et donc à faible rendement puisque dépendante en grande partie des aléas du climat. Avant le passage de l’ouragan, nous sortions de deux ans de sécheresse et la FAO (l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture) estimait alors que le déficit en termes de couverture alimentaire était d’au moins 40%. Je vous laisse imaginer ce qu’il en est aujourd’hui... J’ai peur que la famine ne touche certaines parties du pays.

Nous venons par ailleurs d’apprendre que la DDC (la Direction du Développement et de la coopération de la Confédération), qui nous approvisionnait jusqu’à maintenant en lait en poudre, a décidé d’arrêter sa collaboration avec les ONG en 2018 dans le cadre de son programme d’aide alimentaire basé sur les produits laitiers(1). Grâce à ce programme, les différents partenaires de Terre des Hommes Suisse en Haïti offrent du lait à 8000 enfants chaque jour. Pour nous, cette nouvelle représente un nouveau défi. Je suis constamment déchirée. Comment faire au mieux avec les moyens disponibles, sans privilégier un enfant plutôt qu’un autre? Les enfants qui bénéficient actuellement de l’aide de Terre des Hommes Suisse sont tous dans une situation d’extrême vulnérabilité. Le repas que nous leur offrons est souvent le seul qu’ils prendront durant la journée. Si on leur enlève ça, alors il y a des jours où ils ne mangeront tout simplement pas.
La relance de l’agriculture passera notamment par un reboisement des parcelles cultivables. Cela permettra d’éviter les glissements de terrain mais surtout d’enrichir les sols qui se sont extrêmement appauvris. Avec nos partenaires, dans le cadre du programme Manje lakay (« manger local » en créole) nous cultivons de petits jardins potagers dans chaque école afin de faire découvrir aux enfants des recettes traditionnelles, préparées avec des légumes qu’ils ont eux-mêmes cultivés. C’est aussi pour nous un moyen de leur donner le goût du travail de la terre et des compétences concrètes qui pourront leur servir tout au long de leur vie.

L’éducation pour vaincre les maladies et apprendre à se construire

Comme Matthew a tout détruit sur son passage, les conditions sanitaires sont déplorables et les maladies liées à l’eau se propagent rapidement. Un des problèmes fondamentaux est que la couverture médicale est quasi inexistante en Haïti et que les gens vivent souvent loin des hôpitaux. Les malades doivent être transportés à dos d’homme, sur des kilomètres, avant d’avoir accès à des soins. Le Choléra continue de causer des décès alors que cette maladie est pourtant facile à traiter. L’accès à l’eau potable est donc un véritable défi pour nous.

Dans le cadre du programme de gestion des risques et désastres (GRD), les différents partenaires de Terre des Hommes Suisse organisent depuis plusieurs années des campagnes de prévention dans les écoles primaires pour aider à déjouer les maladies. Les enfants qui en bénéficient sont donc familiarisés avec les mesures d’hygiènes de base. On leur apprend par exemple à se laver les mains en sortant des toilettes et à traiter l’eau grâce à des produits chlorés. Des gestes simples mais qui permettent de sauver des vies.

La politique de prévention mise en place avec nos partenaires ne se limite de loin pas à l’hygiène. Suite au tremblement de terre de 2010, nous avons également accordé beaucoup d’importance à la formation en gestion de catastrophe. Au moment du passage du cyclone il y a deux mois, les enfants et le personnel d’accompagnement des écoles ont donc eu les bons réflexes, ils ont su quoi faire et où se réfugier. De ce point de vue, le programme est une vraie réussite.

En Haïti, moins de 20% des écoles sont publiques. L’accès à l’éducation est vraiment un enjeu central puisque c’est ce qui va permettre à un enfant de prendre conscience de ses droits fondamentaux mais aussi d’acquérir les outils pour se construire. Les partenaires de Terre des Hommes Suisse privilégient une approche holistique et placent l’enfant au cœur de l’action. Notre objectif est de les accompagner, de leur donner les moyens de s’exprimer et de s’épanouir pour qu’ils soient un jour autonomes. Nous devons penser à long terme. Mais le passage de Matthew est venu compliquer les choses. Car comment apprendre et se développer lorsque les conditions d'études sont tout sauf adéquates? L’accès à une éducation de qualité passera notamment par la reconstruction des infrastructures. Mais cela va prendre du temps.

Une société civile en action

Si la situation est critique, je garde cependant espoir. Chaque fois que nous accueillons et que nous formons un nouvel enfant, c’est comme une nouvelle chance que nous donnons à notre pays. Si j’avais un souhait à formuler, ce serait qu’il y ait plus d’éthique en Haïti, à commencer au sein de l’Etat qui ne s’apparente pas pour le moment à un organe de services à la population comme cela devrait être le cas.

Je crois que l’avenir d’Haïti passera d’abord par le renforcement de la société civile et le réveil de ses citoyens. Terre des Hommes Suisse exige d’ailleurs de tous ses partenaires une éthique irréprochable et travaille main dans la main avec les différents acteurs pour les aider et les accompagner dans leurs démarches. J’ai confiance. Les Haïtiens sont capables de changements.

propos recueillis par Chloé Hofmann

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(1) À partir de 2018 l'intégralité des fonds pour le Programme Lait sera en effet attribué au PAM (programme Alimentaire Mondial)