Inde: vivre sa vie d’enfant loin des risques

Différentes stratégies sont mises en oeuvre pour améliorer les conditions de vie des familles, en particulier des filles et des femmes, et pour protéger les enfants dans des villages à la frontière du Bangladesh.
6 février 2017

Imaginez-vous dans la peau d’une femme indienne dans un village à la frontière du Bangladesh: vous êtes mère de trois ou quatre enfants, avez quitté l’école à l’âge de 10 ans puis été mariée, à 15 ans, à un homme choisi par votre famille; votre mari travaille comme maçon journalier à 250 kilomètres de là, ne revient qu'une à deux semaines par an et vous envoie, de façon irrégulière, de l’argent pour faire vivre la famille; enfin, votre fils de 12 ans l’a rejoint récemment pour travailler avec lui. Quelles solutions avez-vous en main pour garantir une vie digne à vos enfants et à vous-même? C’est le contexte dans lequel intervient le nouveau partenaire de Terre des Hommes Suisse, Path Welfare Society, dans dix villages à 250 kilomètres au nord de Kolkata. Une région où plus de la moitié de la population vit en dessous du seuil de pauvreté – fixé par l’Etat indien à 75 roupies par jour, soit un peu plus de 1 franc suisse. Dans 80% des familles, les hommes et les adolescent-e-s dès 12 ans sont absent-e-s presque toute l’année. Mais souvent l’ensemble de la famille migre à son tour, avec tous les risques que cela comporte pour les enfants: abandon scolaire, exploitation au travail, habitat insalubre, dilution des liens sociaux. Path a pour objectif d’améliorer les conditions de vie de ces familles, de créer dans les communautés des mécanismes de protection des enfants et de sensibiliser enfants et adultes aux risques liés à la migration.

Des jardins potagers qui redonnent confiance aux femmes
Path a débuté son travail avec les femmes, ces dernières ayant peu d’opportunités de générer un revenu – excepté avec la fabrication des bidis, les cigarettes locales, activité pour laquelle elles dépendent entièrement d’un intermédiaire unique qui fixe seul les conditions. Des jardins potagers familiaux et des Self Help Groups (SHG) se sont créés au sein de ces communautés. Ces groupes de femmes, très répandus en Inde, visent à favoriser l’émancipation de ses membres en apportant la confiance liée au «être plus fort ensemble». Les femmes y parlent de leurs problèmes quotidiens, épargnent chaque mois de l’argent qui, mis dans un pot commun, pourra être prêté à l’une d'elles pour réaliser un projet de génération de revenu, et planifient des actions collectives. Ces SHG permettent également de toucher des aides du gouvernement, notamment celles auxquelles ont droit les familles les plus démunies.

Les vingt-cinq jardins potagers familiaux qui existent aujourd'hui sont réservés aux familles disposant d’un petit terrain, la région bénéficiant d’une terre arable de bonne qualité, proche du fleuve marquant la frontière avec le Bangladesh. Dans un futur proche, Path souhaite également implanter de tels potagers pour les familles sans terre, à installer sur les toits des maisons ou dans les cours intérieures. Ils apportent un complément alimentaire avec des légumes frais et variés, une fierté pour les femmes qui en ont la responsabilité et, potentiellement, une source de revenu en cas de surproduction.

Des Child clubs pour vivre sa vie d’enfant
Recevoir un appui personnalisé en maths ou en anglais, apprendre à revendiquer ses droits, et… jouer! Les 208 enfants fréquentant les huit Child clubs implantés au coeur des villages témoignent de leur bonheur d’y participer. Les animatrices, encore étudiantes, sont toutes issues de ces villages et constituent la première génération de filles diplômées; une fierté mais aussi la responsabilité d’être un «modèle» pour les petites filles et les femmes de ces communautés encore peu enclines à laisser les femmes décider seules de leurs destins. Singka, 20 ans: «Je suis très heureuse de faire ce travail en parallèle de mes études. Il m’a permis de convaincre mes parents de renoncer à leur projet de me marier dès maintenant: avec mon salaire, je contribue aux dépenses de la famille. Plus tard, j’aimerais avoir un bon travail, c’est à-dire un travail qui aide les gens et me permette de donner le meilleur de moi-même, en étant active et utile pour la société, comme maintenant.»
Les animatrices, tout comme les enfants membres des Child clubs, exercent un rôle de vigilance et de médiation sur les droits de l’enfant au sein des villages afin de prévenir l’abandon scolaire, les mariages précoces (c’est-à-dire avant l’âge légal de 18 ans pour les filles et de 21 ans pour les garçons), la migration à risque et la violence domestique.

Une carte d’identité pour les travailleurs migrants
Le troisième volet d’intervention de Path concerne directement la protection des travailleurs migrants. Outre une sensibilisation dans les villages sur les risques liés à la migration, des cartes pour une migration sûre (safe migration card) sont fournies. Elles ont la fonction d’une carte d’identité, permettant au migrant d’avoir un statut et d’être respecté en tant que tel. Les défis restent nombreux pour ces familles, mais la participation enthousiaste des femmes et des enfants à ces nouveaux projets collectifs crée un sentiment de solidarité propice à soulever des montagnes.

Article rédigé par Anne-Céline Machet, tiré du journal Terre des Hommes Suisse n°124, décembre 2016