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Lundi 22 février
Finalement le temps à filé trop vite dimanche et nous avons décidé de nous rendre lundi chez Yolette, directrice de Kayfanm. Cette association haïtienne, qui signifie « maison des femmes » en créole, lutte pour la justice sociale et la promotion des droits des femmes.
Depuis 2005, l’association avait ouvert un centre d’accueil pour des jeunes filles victimes de violence sexuelle soutenu par TdH. Elles étaient une quinzaine à vivre dans ce centre appelé Reviv, qui signifie « renaître, retrouver la vie » en créole. Aujourd’hui, elles logent chez Yolette qui a organisé un campement provisoire dans son jardin, dans un quartier proche de l’aéroport. On est très impressionnés par l’organisation de ce campement de fortune. Deux jours avant notre arrivée, Yolette a reçu deux grandes tentes de la part d’une femme qui est venue visiter le lieu. Ces tentes sont déjà bien installées et permettront aux jeunes filles de continuer les cours (classes scolaires, couture, etc.). Il manque encore une tente pour que ce soit parfait, pour y installer les berceaux des bébés. Pour le moment, ils se trouvent sous une bâche, mais dès qu’il pleut, il faut tout recouvrir. Car les fillettes accueillies, sont là avec leurs petits… Victimes de viols à pas plus de 12 ans et les voilà maman! D’autres tentes, plus petites, servent de chambre à coucher pour la famille de Yolette, pour le personnel de Kayfanm et pour les « pensionnaires ». Une petite cuisine a été installée dehors et derrière un muret en briques, un petit coin « douche ».
Comme toujours depuis notre arrivée à Port-au-Prince, c’est dehors que nous nous installons pour discuter. Comme toujours aussi, le besoin de parler est là. Raconter l’événement, parler de cette loterie de la vie qui a fait que telle personne a survécu, alors que telle autre non. « Pourquoi ce juge est-il retourné chercher un papier dans son bureau, juste avant que le palais de justice ne s’effondre sur lui ? » Yolette ne comprend pas, elle n’est pas la seule, ils sont tous dans ce cas. Ce qui est sûr, c’est que rien ne l’aurait fait rentrer une nouvelle fois dans son bureau après la secousse meurtrière.
C’est avec beaucoup d’émotion que Yolette nous parle de cette secousse. D’ailleurs les mots séisme ou tremblement de terre ne seront jamais prononcés. « C’est trop tôt », c’est encore trop frais dans les esprits et alors on parle de « l’événement », de « l’affaire » ou encore du « 12 janvier ». Comme si ne pas dire « le » mot, c’était un moyen de conjurer le sort, de faire en sorte que ça ne recommence pas.
Au moment de « l’événement », Yolette était au bureau de Kayfanm. Là où l’organisation reçoit les plaintes, oriente les femmes victimes de violence conjugale ou de viols et fait le suivi des dossiers juridiques. Elle a rapidement compris ce qui se passait et s’est mise dans l’encadrure de la porte pour attendre que ça s’arrête. « ça a duré longtemps ! », c’est ce que tout le monde nous dit. De longues secondes durant lesquelles elle aura été balancée de droite à gauche et de gauche à droite avec la maison. De longues secondes durant lesquelles elle aura pensé à son fils qui a parfois des problèmes d’équilibre et ne peut pas courir sans risquer de tomber… Heureusement il n’aura rien eu. Elle non plus et les fillettes de Reviv également. Par-contre tous les bâtiments sont hors d’usage. S’ils ont « tenu le coup », c’est de justesse et ils sont très endommagés et fissurés. La maison voisine du bureau s’est d’ailleurs effondrée contre l’entrée de Kayfanm. Outre cette perte matérielle, Magali, codirectrice de l’organisation et grande militante pour le droit des femmes a perdu la vie lors d’une réplique. Une perte immense… on sent qu’il est encore trop tôt pour en parler, tellement la douleur est intense pour ses proches.
La nuite du 12 janvier, Yolette l’a passée devant le bureau avec les filles de Reviv et le personnel présent. Un énorme élan de solidarité entre personnes du quartier s’est ressenti. Il faisait très sombre et Yolette a veillé, attendant avec impatience que le jour se lève. On comprend sa peur, l’association a, grâce à son travail, mis sous les verrous de nombreux malfrats… et elle a rapidement appris que les détenus (plus de 4'000) du Pénitencier national et des autres maisons carcérales se sont évadés juste après le séisme. L’un d’entre eux est même venu se montrer à Kayfanm avant de repartir.
Kayfanm a tout de suite ouvert un bureau provisoire sur le terrain d’une autre association féministe. Pas question de laisser les victimes livrées à elles-mêmes ! Le gardien restait au bureau détruit pour diriger les jeunes femmes et fillettes à la recherche de soutien. On apprendra que les deux premières semaines, très peu de personnes sont venues. Par-contre, dès la 3e semaine, la violence envers les femmes semble bel et bien avoir repris. Yolande nous dit son étonnement. « J’aurais pensé que vivre un tel événement, où en quelques secondes on perd tout et permet de réaliser à quel point la vie est fragile, aurait rapproché les couples. » Or, malheureusement, la réalité semble être différente. La veille, une femme s’est présenté auprès d’elle après avoir reçu un coup de machette dans le bras. Ce matin, une fillette de 3 ans s’est fait violer par une connaissance de la famille. Je ne comprends pas… je suis indignée… triste aussi. Malgré l’horreur de ces histoires et même si une seule de ces violences subies c’est déjà trop, je veux croire que ça reste des exceptions, des dérives faites par des personnes malades qui se retrouvent sans cadre pour les contenir.
Outre l’ouverture d’un bureau de fortune pour accueillir les plaignantes et monter les dossiers, et en plus du relogement des jeunes filles de Reviv avec la reprise des activités pour elles, Kayfanm a rapidement revu sa stratégie pour faire face à ce nouveau Port-au-Prince. L’association a formé deux équipes de 40 jeunes issus de la faculté des sciences sociales afin de s’occuper de cellules mobiles qui font de la sensibilisation dans les campements en parallèle d’un appui post-traumatique.
Yolette est d’ailleurs indignée face à la situation dans laquelle des centaines de milliers de personnes sont obligées de (sur)vivre dans ces campements. Elle nous rappellera que : « ce n’est pas parce que l’on vit dans la précarité que l’on ne peut pas vivre dignement ! ».
Indignation et incompréhension que je partage. Comment se fait-il, que plus d’un mois après l’ « événement », certains soient encore obligés de dormir sous de simples draps ?
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message posté le 25/02/2010 à 16h26 par Laurence Froidevaux
Dimanche 21 février
Gaston et Claudy m'embarquent avec eux visiter les différents campements et maisons détruites du quartier. Claudy a perdu sa mère dans le séisme. Il a 5 enfants, 3 filles et 2 garçons et travaille habituellement comme plombier. Gaston est maçon et a 4 garçons. En chemin ils me montre la colline d'en face. Il y a un petit feu et de la fumée, c'est là que se trouve la source d'eau. 2 heures de marche aller-retour pour aller chercher de quoi se laver, faire la vaisselle, cuisinier...
C'est dimanche matin et il n'y pas grand monde dans les ruelles. Tout le monde est à l'église. Au fur et à mesure de cette visite, des petits groupes d'enfants se joignent à nous et nous suivent. Il y a 5 campements dans le quartier. Des tentes de l'aide humanitaire suisse que Guerty a pu mettre à disposition des sinistrés. Un campement, c'est en général une seule de ces tentes, et ils dorment jusqu'à 40 dedans! Ils se partagent chaque lieu entre 5 à 6 familles. Gaston et Claudy veulent que je photographie chaque maison qu'ils me montrent. Certains ne sont plus qu'un tas de débris, d'autres tiennent à moitié debout ou ont un mur effondré. Pour eux, il y avait une soeur, un cousin, un ami dans chacune de ces demeures.
Cet après-midi nous partons rencontrer CAD, centre d'accueil pour enfants des rues et Kayfanm. Le bureau et la maison d'accueil des jeunes filles violentées sexuellement ayant été totalement détruits, c'est dans la cour de Violette, directrice engagée et charismatique, que tout le monde s'est installé en attendant de trouver une autre solution.
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message posté le 21/02/2010 à 18h59 par Laurence Froidevaux
Samedi 20 février
Ce matin, nous reprenons la route direction Port-au-Prince. Une réunion est prévue à Rivière Froide avec FMS et KNH (organisation allemande qui cofinance avec TdH les activités du foyer). Le séisme a chamboulé le programme de beaucoup de nos partenaires et il est important que cette rencontre ait lieu afin que tous les acteurs impliqués puissent estimer ensemble les besoins et la poursuite de la collaboration.
En chemin nous passons par Jacmel, de jour cette fois-ci, et nous avons l'occasion de voir les dégâts qu'a subi cette ville. Nous traversons le Jacmel historique, les bâtiments de l'aire coloniale sont magnifiques même si très endommagés. La vie semble avoir bien repris ici. On apprend que ce sont les canadiens qui se sont occupé de la phase de première urgence. Partout de grandes tentes blanches avec la feuille d'érable et accueillant les sans-abris nous le rappellent. Un mois après le séisme, les choses sont déjà bien organisées. Il faut dire que la ville ne compte que 50'000 habitants, c'est bien loin des plus de 2 millions de personnes vivant à la capitale!
Alors que nous retraversons Léogane, totalement ravagée, je repense à ce que nous a dit une amie de Viviane (directrice de l'école de la Dignité) la veille. Elle vient de Port-au-Prince et a construit il y a quelques années avec son mari un hôtel restaurant sur la côté, pas loin de Pétavy. Son chauffeur, de la capitale, ne comprenait pas pourquoi ils construisaient des bâtiments avec un toit de paille. Si on a les moyens, ce sont des blocs bétons qu'il fallait construire, véritable signe d'ascension sociale... et aujourd'hui l'une des raisons de cette catastrophe humanitaire du 12 janvier. Car il est certains que beaucoup de ces maisons détruites ayant écrasé plus de 250'000 personnes auraient pu tenir si leur construction avait été plus solide: moins de sable dans le ciment, meilleur coffrage, etc.
Léogane était une ville d'entrepreneurs, et ça se voit. Plusieurs tas de ruines sont de petites entreprises. Plus le temps passe, plus je réalise à quel point ce tremblement de terre ce n'est pas uniquement des maisons détruites, des vies perdues, des blessés, la perte d'un patrimoine culturel et symbolique, mais aussi le travail de toute une vie réduit en poussière pour quasiment toute la population.
Circuler en ville avec Guerty est très instructif: « Dans ce quartier, à cette heure-ci, il y avait tous les écoliers qui sortaient des établissements... maintenant c'est désert. Il n'y a plus que des ruines. »; « Tiens, ils ont déblayer l'école, et là l'hôpital, et de ce côté l'église... »; « Cette maison c'était celle d'une grande militante sociale, ici le bureau de Kayfanm ». Githana nous dira plus tard s'être perdue n'ayant plus de repères et ne reconnaissant plus les lieux. Je m'imagine dans ma ville, détruite, avec tous ces lieux connus qui ne sont plu... Serais-je alors encore capable de m'y promener?
Port-au-Prince a non seulement changé de visage de jour, mais la nuit aussi nous donne à voir une ville métamorphosée. Si on se perd dans une ruelle, bonne chance pour retrouver votre chemin sans devoir faire de marche arrière. « La nuit, Port-au-Prince est devenue une énorme chambre à couché! » nous dira Guerty avec raison. |
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message posté le 21/02/2010 à 18h52 par Laurence Froidevaux
Vendredi 19 février
Aujourd'hui changement de décor. Réveil à Pétavy, village de pêcheur en bord de mer à côté de Jacmel, au sud est de Port-au-Prince. Le bruit des vagues nous a accompagné toute la nuit. Quel bien fou après ces quelques jours au rythme de folie passés dans cette ville complètement dévastée qu'est Port-au-Prince.
Depuis environ 6 ans, TdH soutient à Pétavy l'école de la Dignité. Quel nom bien choisi! Ce que je retiendrai des haïtiens à mon retour, c'est surtout leur dignité. Par chance, l'école n'a pas été touchée par le séisme. La seule de la région à être intacte apprendrons-nous. Il y a deux ans environ, grâce à un financement de la Chaîne du Bonheur, nous avions pu construire un vrai bâtiment répondant aux normes antisismiques et anticyclonique. Car si les tremblements de terre n'étaient de loin pas habituels en Haïti (le dernier remonte à plus de 200 ans et était d'ailleurs toujours gravé dans les mémoires), les cyclones sont presque une affaire courante... D'ailleurs, tout le monde nous parle du « cyclone » du 12 janvier, par habitude.
Une semaine après le séisme, Viviane (directrice de l'école) ayant ses bâtiments en parfait état, a décidé d'ouvrir l'école. Des inspecteurs de la mairie sont arrivés le jeudi pour ordonner de fermer les lieux. Visite du maire, téléphone au directeur de l'éducation pédagogique, elle explique que ces bâtiments sont en parfait état, fait tout de même expertiser les lieux par un ingénieur, et l'école ne fermera pas.
Habituellement, les enfants reçoivent un repas chaud à leur arrivée à 7h le matin. Depuis le 12 janvier, les effectifs évoluant de jour en jour, les enfants mangent un peu plus tard, vers 10h, afin de pouvoir calculer le nombre de plats à cuisiner. Jeudi il y a eu 213 enfants, presque l'effectif complet. En plus des élèves habituels, issus des familles les plus démunies de la région, 5 nouveaux venus (arrivés de Port-au-Prince) ont été intégrés. 4 en 6e année primaire et 1 en 5e. Au total, l'école prévoit d'accueillir une vingtaine de ces nouveaux élèves. Mais attention, il est bien trop tôt pour reprendre les classes comme avant. Les enfants sont tous traumatisés par ce qui s'est passé et n'osaient même plus entrer dans une salle de classe. En plus d'activités telles que du chant, de la danse, de la broderie, du football, etc., les enseignants ont beaucoup discuté avec les élèves pour expliquer ce qu'est un tremblement de terre et comment agir lorsque cela se produit. Des groupes de discussion leur permettent aussi de parler de ce qu'ils vivent et de surmonter la peur.
Je rencontre Oliverson. Un jeune garçon de 9 ans. Jusqu'à hier, il n'a pas osé revenir à l'école. Il avait trop peur. Viviane l'a croisé dans la rue en train de jouer avec sa roue et son bâton et lui a demandé pourquoi il n'était pas revenu. Sa réponse: « j'avais peur qu'il arrive la même chose ». Ce jeune garçon vit seul avec deux grandes soeurs adoptives de 18 ans et 15 ans. Lorsque je lui demande à quoi il rêve (en pensant à son avenir...)... il me répond: « je rêve qu'il y a du béton qui me tombe dessus. » Une nouvelle marque du traumatisme. Il me dira quand même, plus tard, qu'il aimerait devenir pédiatre. Et éclate de rire quand je lui dit que mon rêve à moi c'est qu'il n'y ait plus jamais de catastrophe comme ce tremblement de terre du 12 janvier.
Une fois les élèves relâchés, réunion avec les enseignants. Chacun son tour, ils nous font savoir les pertes subies chez eux. Presque tous ont leur maison fissurée ou détruite, mais dans cette région, par « chance », ils ont des toits en tôle ou en paille et non ces blocs de béton qui ont écrasé des milliers de personnes à la capitale. Certains accueillent de la famille venue de Port-au-Prince. La plupart disent avoir dormi dehors et maintenant dans la cuisine. Mais la cuisine, ici, c'est un simple abri contre le vent! Fou rire général lorsque la cuisinière raconte qu'elle dort, avec ses 9 enfants et petits-enfants, dans le poulailler qui était en construction. « Heureusement, les poules n'étaient pas encore arrivées! ». Toujours ce même humour qui permet de surpasser le traumatisme. Toujours cette même capacité à rire du malheur, presque une nécessité.
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message posté le 21/02/2010 à 15h08 par Laurence Froidevaux
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