Témoignage de Carmen Barrantes, photographe péruvienne

16 October 2018

Le Pérou s’invite à l’École Internationale de la Grande Boissière à Genève 

Carmen Barrantes, journaliste, photographe et avocate péruvienne, est aussi consultante et responsable du programme Droits de l’enfant en zone minière mené par Terre des Hommes Suisse au Pérou. Elle intervenait juste avant la Marche de l’espoir dans une classe d’espagnol de l’École Internationale de la Grande Boissière à Genève. Reportage. 

Une vingtaine de jeunes de 13-14 ans nous attendent dans la classe d’espagnol d’Elena Hernandez. La professeure rappelle que l’objectif de cette rencontre avec Carmen Barrantes est de mieux comprendre la situation des droits de l’enfant en zone minière au Pérou. Car en amont de notre visite, et comme près de 32'000 enfants du canton de Genève et de France voisine, ils ont travaillé sur cette problématique présentée cette année à l’occasion de la Marche de l’espoir, et sur les diverses possibilités d’action. 

Carmen commence par se mettre au diapason des jeunes : quelle est la musique que vous écoutez ? qui, parmi vous, est originaire d’Amérique latine ? je vous avoue mon péché mignon : le guacamole… A priori, rien à voir avec la question des droits de l’enfant, mais l’attention est captée, les rires et les réponses fusent. C’est parti.

Imaginez...

Pendant une petite heure, la journaliste présente la situation au Pérou : 30 millions d’habitants, dont un tiers vivent dans la capitale, Lima ! Elle décrit les conditions de vie dans les zones rurales et notamment dans les Andes, la pauvreté des familles. « À votre avis, un jeune de votre âge, pourquoi pourrait-il être victime de traite ? Imaginez le froid, à 4000 mètres d’altitude, que vous parcourez plus de deux heures par jour pour aller à l’école, que vous ne mangez pas trois fois par jour… et que l’on vous fait miroiter un salaire et de bonnes conditions de travail en Amazonie : qui hésiterait ? » 

Photographe, elle illustre son pays et la réalité des Andes comme en Amazonie à travers des images qu’elle a prises elle-même tout au long de ses différents séjours sur place. Des photos qui ont fait l’objet de différentes expositions au Pérou, mais également à Genève où Terre des Hommes Suisse présente « Le revers de l’or » sur le quai Wilson du 1er au 31 octobre. 

« Vous voyez cette photo, ce jeune qui a la tête dans l’eau travaille 12 h par jour ! Cette lanière bleue, sorte du tuyau souple, doit continuellement être connectée au sol pour extraire du sable. La matière va être aspirée par une machine vers une sorte de toboggan, et comme le poids de l’or est plus lourd que l’eau, sur le tapis restera « collé » des paillettes d’or. Encore impur, on utilise alors le mercure, extrêmement toxique pour l’organisme, pour colmater ces particules. Tout ce travail est bien sûr informel, souvent illégal, et des milliers d’hectares de forêt sont coupés chaque année sans compter la pollution des eaux. Dans les nombreuses « concessions » qui existent ainsi en Amazonie péruviennes, la police ne met pas les pieds, par peur de représailles. C’est une zone de non-droit.» 

Et d’ajouter : « C’est dans cette zone que sont exploitées des jeunes filles venues des Andes. Elles « travaillent » dans des prostibars, seul lieu de divertissement pour les travailleurs. Elles ont parfois votre âge, sont obligées de boire de l’alcool. Elles sont victimes de violences physiques et sexuelles, il y a même des assassinats ! Mais les « clients » sont par ailleurs eux-mêmes exploités pour extraire l’or ! Personne n’est vraiment là parce qu’il a envie d’y être. C’est une question de survie. Et c’est pour ça que la lutte commence en amont, dans la prévention de la pauvreté. Pas moins de 7 millions de Péruviens vivent sous le seuil de pauvreté ! » 

Silence, et attention des enfants. 

Terre des Hommes Suisse mène donc un programme depuis une quinzaine d’année qui est à la fois de prévention mais aussi de suivi et de soutien aux victimes dans cette zone. Carmen enchaîne les photos et les vidéos. Pour l’une d’entre elle, tournée il y a quelques semaines seulement, elle a dû se faire passer pour la tante d’un jeune travailleur, prendre place à l’arrière de l’une de ces motos chinoises bringuebalantes et filmer en mouvement toutes ces constructions illégales et temporaires, souvent sans eau ou égouts, et ces bars où les victimes de traite sont engagées pour se prostituer. 

« Les filles qui viennent ici sont attirées par des affiches ou démarchées par une connaissance. Elles  sont souvent en carences affective et l’attention du trafiquant comble ce vide. Mais elles déchantent vite en devenant de véritables esclaves ! Celles qui ont 12 ou 13 ans sont les plus recherchées, il y a des listes qui circulent avec leur couleur de peau, si elles sont vierge ou pas ! » « J’ai voulu venir ici, je le sais, mais je reste une victime. C’est comme s’ils m’avaient manipulé le cerveau » témoigne l’une d’entre elle dans une vidéo. 

Le contexte social comme environnemental est particulièrement difficile. La traite est un phénomène qui, par ailleurs, est souvent lié à d’autres trafic comme celui de la drogue, de carburant, de biens de consommation.  

Carmen se tait. Soupirs. « It’s crazy ! » chuchote mon voisin. Après un moment, l’un ou l’autre élève lève la main pour poser une question, bien préparée en amont de l’intervention. Puis une autre. Puis les interrogations fusent.  

- Qu’est-ce qui vous motive à dénoncer cette situation ?

À 30 ans, j’étais une journaliste connue, mais ce n’était pas possible de vivre uniquement de ce métier. Quand Terre des Hommes Suisse m’a contactée, j’ai pu enfin creuser cette question qui m’intéressait depuis longtemps, et la dénoncer. Je voulais savoir quelle était l’histoire de ces enfants. Qu’est-ce qu’il y avait derrnière  pour mettre en place un vrai programme d’accompagnement et de prévention.  Car des lois existent, mais bien sûr elles ne sont pas appliquées. 

- Est-ce que ces jeunes peuvent reprendre une vie normale après ce qui leur est arrivé ?

C’est difficile. S’il y avait plus d’argent, ça aiderait, car tout le processus de résilience prend du temps. Souvent celles que l’on a pu sortir de cet enfer… y reviennent ! Pourquoi ? Elles sont exploitées, elles dorment par terre ou sous un escalier, elles se contentent des restes de nourriture. Le patron les abuse parfois. Elles sont quotidiennement humiliées !... Mais elles peuvent manger chaque jour et ne subissent pas une vie à 5°C sans habits ou chaussures adaptées. Cela n’a rien à voir avec la morale. La société va juger ces filles… mais qui est-on pour juger ? Elles utilisent leur corps comme un instrument pour survivre. La plupart d'entre elles n’ont pas fait d’études. Elles vivaient déjà dans un environnement familial de promiscuité, voire d’abus. Nombre de celles que j’ai rencontré ont une rage contenue. Leur sourire est comme une grimace figée.  

- Vous êtes-vous sentie menacée dans la région lors de reportages ?

Avec mon appareil photo, je me sens comme une wonder women, personne ne peut me freiner ! Si, une seule chose, de penser à mes petits enfants que je veux revoir ! Ce sentiment d’impunité est vécu par beaucoup de photographes de guerre par exemple. Mais c’est effectivement dangereux. Il y a des groupes paramilitaires qui tuent les gens qui pourraient se mettre en travers de leur chemin. Je n’y vais donc pas comme journaliste, j’y vais comme vendeuse de chapeau ou comme une parente qui va visiter quelqu’un de la famille. C’est vrai que j’ai déjà eu très peur, mais plutôt après !  

Après l’étude que j’ai publiée : « Entre cielo y infierno » (ndlr : étude publiée en 2015 sur la traite des adolescentes à des fins d’exploitation sexuelle), Terre des Hommes Suisse m’a aussi demandé de ne pas y retourner pendant un moment.  

Pourquoi le gouvernement n’intervient pas ?

Tout d’abord le gouvernement péruvien vit une forte crise institutionnelle. Nous avons d’anciens élus en prison, une cour suprême de justice remise en cause, principalement pour corruption. Ce phénomène est une réalité dans plusieurs pays d’Amérique latine, et pas seulement ! À Madre de Dios, il est difficile de vivre de façon légale avec tous les trafics qui existent. Et nombre de fonctionnaires sont impliqués. Mais il y a quelques actions périodiques « coup de poing », policières et militaires, de la part de l’État, mais sans impacts durables. 

Que se passe-t-il si les enfants tombent malades ?

Il y a tellement de nécessités ! Terre des Hommes Suisse a précisé son intervention en termes de prévention et d’accompagnement psycho-social. Nous mettons donc ces enfants en lien avec d’autres organismes plus spécialisés sur les questions de santé courante, de maladies tropicales ou d’accident. Par contre, nous allons dénoncer les accidents ou les maladies liées à l’exploitation sexuelle ou à l’extraction aurifère, notamment celles en lien avec l’ingestion du mercure. Le mercure contamine l’eau des rivières, les poissons, mais il contamine aussi l’eau utilisée en cuisine ! Cela génère de graves problèmes de respiration et des attaques du système nerveux. Une étude de l’OMS dénonce trois fois plus de mercure que la norme acceptable dans l’organise de chaque habitant de la région !  

Difficile d’arrêter le débat, et pourtant l’heure impartie est largement dépassée. Applaudissements. Remerciements. Sûr que ces jeunes garderont en mémoire ce fort moment d’échanges ! 

Souad von Allmen, octobre 2018