Enjeux éducatifs en Inde

23 Mai 2019

Élections en Inde: quels enjeux pour l’éducation?

Réduction du budget de l’éducation nationale, privatisation croissante de l’enseignement, discriminations : les jeunes sont critiques envers la politique menée depuis 2014 par le gouvernement nationaliste hindou, qui, loin de tenir ses promesses, a contribué à creuser les inégalités, en pénalisant les écoliers et les étudiants les plus défavorisés. Éclairage.

Les «plus grandes élections de l’histoire», selon la presse internationale, ont commencé en Inde le 11 avril: 900 millions de citoyens et citoyennes se rendent aux urnes, jusqu’au 23 mai. Du Cachemire au Kerala, du Rajasthan au Nagaland (sans oublier les îles Lakshadweep, Andaman et Nicobar), la population indienne vote pour renouveler le parlement, qui choisira le Premier ministre. Parmi cette foule impressionnante, 15 millions de jeunes âgés de 18 et 19 ans vont voter pour la première fois de leur vie.

«Chers nouveaux électeurs, j’ai une demande spéciale à vous faire…»,  le Premier ministre Narendra Modi, au pouvoir depuis 2014, s’est adressé ainsi à ces jeunes dans un tweet, le 9 avril. Ces nouvelles voix potentielles sont précieuses pour son parti, le Bharatiya Janata Party («parti du peuple indien», un parti nationaliste hindou), qui a perdu plusieurs provinces lors des dernières élections locales en 2018. Le chef du gouvernement indien brigue actuellement un deuxième mandat, face à son principal rival Rahul Gandhi, président du parti du Congrès, fils de Rajiv et petit-fils d’Indira Gandhi.

Modi, qui manie parfaitement les réseaux sociaux, s’adresse régulièrement aux jeunes. En 2014, dans son manifeste électoral, il leur promettait une hausse du budget de l’éducation nationale à 6% du PIB, «l’égalité des chances» et «l’accès et le succès à tous les apprenants». Un an après son élection, dans une «Lettre aux jeunes» publiée sur son site web, il s’engageait à ce que «la croissance se traduise en travail pour tous», envisageait de créer dans chaque province des centres semblables aux IIT et AAIMS (prestigieux instituts indiens de technologie et de médecine), et promettait d’installer «le wifi dans toutes les universités à l’horizon 2017 et la connexion haut débit dans toutes les écoles.»

Budget de l’éducation en baisse

Les objectifs annoncés sont loin d’être atteints et le mécontentement est croissant pour de nombreux jeunes indiens, pour qui l’éducation est, avec l’emploi, un des enjeux importants de ces élections. Depuis plusieurs mois, ils se mobilisent en faveur de l’éducation publique, face aux promesses non tenues du gouvernement.

Entre 2014 et 2018, la part de l’éducation nationale dans le budget a en effet régressé, de 6,2% à 3,7%. Des critiques s’élèvent contre l’augmentation du coût des études et, surtout, contre une privatisation croissante de l’enseignement. À 6.1%, le taux de chômage serait par ailleurs le plus élevé en Inde depuis 45 ans.

Les jeunes veulent un enseignement public pour tous

Lors d’un Congrès national de la Jeunesse, organisé à Kolkota en décembre dernier par la Indian Youth Federation («Fédération Indienne de la Jeunesse»), 150 jeunes réclamaient une augmentation du budget de l’éducation nationale et le respect de la loi sur le Droit à l’éducation. Introduite en 2009, celle-ci garantit une scolarité gratuite et obligatoire pour les enfants de 6 à 14 ans. Ces jeunes, issus de sept provinces indiennes, défendaient un enseignement public de qualité, équitable et inclusif. Pour eux, l’éducation doit prendre en compte les besoins spécifiques des enfants (y compris les enfants travailleurs ou de familles migrantes). À l’issue du congrès, ils ont présenté leur plan d’action, basé sur une enquête menée auprès d’enseignants, de parents, de membres des syndicats d'élèves et d’organisations comme l'UNICEF et Terre des Hommes Suisse.

En février, 5000 étudiants et étudiantes, en colère contre la politique en matière d’éducation du gouvernement nationaliste (certains médias indiens parlent d’une «destruction systématique» de l’éducation depuis 2014), manifestaient à New Delhi avec des demandes similaires. Ces jeunes sont d’autant plus inquiets, car depuis l’accession au pouvoir de Modi, les mesures de répression contre la communauté étudiante sont courantes, en particulier contre les étudiants d’organisations de gauche ou issus de minorités religieuses ou ethniques.

L’école en Inde est à la fois miroir et génératrice de profondes inégalités. Malgré les progrès accomplis ces dix dernières années pour réduire la pauvreté, et son statut de puissance nucléaire et spatiale, l’Inde compte aujourd’hui 364 millions de personnes qui souffrent, d’après le PNUD, de profondes carences au niveau de l’éducation, de la santé, de l’alimentation, de l’accès à l’eau et à l’assainissement. L’agence de l’ONU révèle que « ne pas avoir dans la famille un membre ayant fait au moins six années d’école » est le deuxième facteur contribuant à cette pauvreté[1].

L’Inde compte aujourd’hui plus d’un million et demi d’écoles. Seule une petite minorité d’élèves a accès aux meilleurs instituts, bien équipés, au prix d’un stress énorme dans un système hyper compétitif. Dans une réalité parallèle, les élèves de milliers d’écoles indiennes, surtout dans les campagnes, n’ont pas de matériel de base comme des manuels scolaires ou des pupitres, ni de professeurs qualifiés, voire pas d’eau potable, ni de toilettes dans leur établissement.

Le gouvernement de Modi mentionne «la construction de toilettes dans toutes les écoles» comme l’une de ses réalisations importantes en 2018. Pourtant, une enquête menée l’année dernière auprès de 16 000 écoles rurales montre qu’environ 25% des établissements n’avaient pas de toilettes, ou qu’elles étaient inutilisables[2]. Ce n’est pas un détail : l’absence de toilettes contraint de nombreux enfants à arrêter leur scolarité -  surtout les filles, par manque d’intimité.

Décrochage scolaire non désiré

«En Inde, garder les enfants à l’école est un défi», affirme Ashish Ghosh, coordinateur de Terre des Hommes Suisse, basé à Kolkota (Calcutta). Pour ce professionnel des droits de l’enfant, l’abandon scolaire est surtout préoccupant dans l’enseignement secondaire (la tranche d’âge des 14-16 ans, pour qui l’école cesse d’être gratuite), où il touche près de 18% des élèves. Dans les provinces du Jarkhand et du Bihar, au Nord de l’Inde, et plusieurs provinces du Nord-Est,aux frontières de la Chine, du Bangladesh et du Myanmar, c’est même plus de la moitié des élèves du secondaire qui abandonnent l’école. Dans un rapport de 2016, l’UNESCO estimait à 47 millions le nombre d’élèves en Inde qui quittaient l’école avant la 10e année. 

Les raisons de ce décrochage sont nombreuses, mais ce sont avant tout les difficultés économiques des familles qui poussent les enfants et adolescents vers la sortie, malgré eux. Sur près de 1400 adolescents ayant quitté l’école interrogés dans une étude, les deux-tiers affirment en effet qu’ils auraient voulu pouvoir continuer[3]. «Ces jeunes subissent une pression émotionnelle pour quitter l’école et s’occuper de la crise que vit leur famille, explique Ashish Ghosh. En général, les filles sont contraintes d’abandonner l’école pour s’occuper des tâches ménagères, alors que les garçons doivent travailler pour contribuer au revenu du foyer.»  D’autres raisons qui obligent les écoliers à quitter l’école trop tôt: un mariage précoce, le manque d’école à proximité, l’absentéisme des professeurs ou le piètre niveau de l’enseignement.

Les élèves les plus touchés par ce décrochage, ou qui ne sont jamais allés à l’école, sont bien souvent ceux issus de minorités ethniques, ou relégués au bas de l’échelle par le système indien des castes. D’autres enfants vivant des situations sociales ou familiales particulièrement difficiles sont également désavantagés (voir texte plus bas). Les réformes de Modi de la loi sur le Droit à l’éducation, qui prévoyait un soutien pédagogique particulier pour ces enfants, tendent à les pénaliser encore plus.

Accès à l’éducation, qualité de l’enseignement, égalité des chances, opportunités, emploi : ces élections sont sans conteste un enjeu important pour la jeunesse indienne. Tant pour celle qui peut faire entendre sa voix que pour celle qui n’en a pas encore. Elles vont déterminer rien de moins que l’avenir de 600 millions d’enfants et de jeunes, qui, en Inde, se joue dès la maternelle.

Article rédigé par Elena Sartorius, journaliste indépendante, en collaboration avec Terre des Hommes Suisse, avril 2019

(encadré)

De nouvelles perspectives pour les enfants et les adolescents à risque

En Inde, près d’un tiers des jeunes sont exclus de l’enseignement, d’une formation professionnelle ou de l’emploi. Majoritairement issus des couches les plus marginalisées de la société, ils sont discriminés à l’école. Leurs parents, souvent illettrés, ne voient pas d’intérêt à ce qu’ils étudient. L’école publique ne leur offre pas l’encadrement dont ils auraient besoin, et l’enseignement privé est hors d’atteinte.

Terre des Hommes Suisse soutient plusieurs programmes de formation et de réinsertion pour ces enfants et adolescents en situation de précarité. Explications d’Ashish Ghosh, Coordinateur de Terre des Hommes Suisse en Inde :

«À Gwalior, dans le Madhya Pradesh, Terre des Hommes Suisse protège les enfants qui travaillent dans le recyclage de chiffons,  le tissage de tapis et le broyage de la pierre, en leur proposant une éducation non formelle. Ces enfants n'ont jamais été à l'école, ils sont les premiers de leur famille à recevoir une formation. Nos partenaires sur place leur fournissent un soutien scolaire jusqu’en 5e année, et les préparent à intégrer l’école publique. Nous assurons ensuite un suivi afin que ces enfants n’aient pas à quitter l’école. Nous les retirons ainsi progressivement du monde du travail. Au début, leur nombre d’heures de travail diminue, ce qui a un effet sur le revenu de leur famille. Il est donc important de sensibiliser les parents à l’importance de l’éducation, afin qu’ils acceptent d’emmener leurs enfants dans les centres.

Au Bengale occidental, nous travaillons avec les enfants de familles de migrants, dont la scolarité est perturbée. Nous aidons à payer les frais de scolarité des jeunes de la 8e à la 10e année afin de les protéger contre le travail (pour les garçons) et le mariage précoce (pour les filles). Nous travaillons sur l’abandon scolaire, en proposant un soutien éducatif. Nous proposons aussi des formations professionnelles pour permettre aux jeunes de trouver du travail.

En 2019, nous avons commencé un nouveau programme pour les enfants d’un quartier chaud de Kolkata. Ils pourront ainsi bénéficier d’une éducation et d’une formation professionnelle de qualité.»

(Propos recueillis par ESS)


[2] Résultats du Rapport annuel sur le statut de l’éducation (ASER) 2018 http://www.asercentre.org/Keywords/p/346.html

[3] Maithly B. et Saxena V.,  “Adolescent's Educational Status and Reasons for Dropout from the School”, Indian J Community Med. 2008 Apr; 33(2): 127–128