Inde: jeunes, acteurs de changement

11 Juillet 2018

Pour que les jeunes deviennent acteurs
Article paru dans le journal Le Courrier du 26 juin 2018, par Christophe Koessler

Ashish Ghosh, coordinateur de Terre des Hommes Suisse en Inde, explique l’importance d’impliquer les enfants et les jeunes pour défendre concrètement leurs droits et préserver l’environnement.

En Inde, où Terre des Hommes Suisse (TdH) travaille avec ses partenaires à former des groupes de jeunes, l’ONG est médusée par le dynamisme dont ils font preuve: «La manière dont les jeunes interagissent et le nombre d’initiatives qu’ils prennent sont stupéfiantes. Dans les bidonvilles de Calcutta par exemple, ils s’organisent pour bannir les sachets plastiques des marchés et les remplacer par des sacs en papier, dénoncent l’exploitation des enfants et adolescents au travail, luttent contre les mariages précoces, prennent des initiatives pour améliorer les conditions de vie de la communauté etc.», explique Christophe Roduit, le nouveau secrétaire général de l’organisation.  
Ce résultat illustre, selon l’organisation, tout l’intérêt qu’il y a à soutenir les «acteurs de changement», ce dont TdH a fait sa nouvelle priorité pour 2017-2020. «L’effet de notre action est ainsi démultiplié; on ne change pas seulement la réalité concrète sur le terrain, nous favorisons l’émergence d’activistes, qui, potentiellement, agiront toute leur vie», ajoute Ashish Ghosh.
De passage à Genève début juin, le coordinateur de l’ONG en Inde se félicite: «Nous avions commencé il y a quelques années à réunir les enfants au sein de «Child clubs» (clubs des enfants). Et nous avons rencontré un franc succès puisqu’ils réclament désormais eux-mêmes le respect de leurs droits, la fin des violences, l’accès à la scolarité, l’amélioration des routes d’accès à l’école, etc. (lire Le Courrier du 13 octobre 20171). Depuis nombre de ces enfants ont grandi, nous avons donc décidé d’élargir cette expérience»,  raconte le responsable indien.

Faire appliquer les lois
Selon Ashish Ghosh, en quatre ans, ce sont plus de 2000 adolescents et jeunes adultes qui se sont ainsi organisés au sein de conseils locaux, comprenant en moyenne une trentaine de membres, dans cinq Etats indiens. Ils sont déjà fédérés au niveau national par la Indian Youth federation.
Les associations partenaires de TdH fournissent l’information et l’encadrement nécessaire, les sensibilisent à leurs droits ainsi qu’à la protection de l’environnement et les encouragent dans leurs initiatives. Les jeunes agissent non seulement pour améliorer eux-mêmes directement leur quotidien mais aussi pour obliger les autorités à mettre en œuvre les lois progressistes qui ont été votées. Une sorte d’éducation à la citoyenneté 2.0
«En Inde, nous disposons d’un bon cadre législatif, mais qui est très inégalement appliqué. Par exemple, chaque école doit fournir le repas de midi. Mais de fait, c’est rarement le cas dans les zones éloignées. Les budgets votés au niveau national n’arrivent pas toujours dans les zones les plus excentrées, là où vivent les populations les plus vulnérables. De même, toute famille qui vit sous le seuil de pauvreté a droit à 100 jours de travail payé et garantit par l’Etat. Mais là aussi, la mise en œuvre est très inégale», indique le militant indien.

Reconnus comme interlocuteurs
Dorénavant, les jeunes listent leurs doléances et leurs revendications et les présentent aux autorités, que ce soit au niveau communal, du district ou de l’Etat (l’Inde compte vingt-neuf Etats). Une manière de mettre les autorités face à leurs responsabilités, de faire reculer la corruption et de promouvoir un vrai respect des droits de l’enfant. «Le changement le plus considérable apporté par notre programme est que pour la première fois les enfants et les jeunes sont considérés comme acteurs et interlocuteurs valables», se réjouit Ashish Ghosh.
Et les résultats sont au rendez vous. TdH les a chiffrés. En 2017, sur 305 demandes soumises aux pouvoirs publics émanant des Child clubs, 137 ont été acceptées: parmi elles, la mise à disposition d’eau potable dans les écoles, la construction de toilettes séparées pour les filles, l’intégration scolaire d’enfants exclus, ou la fin des châtiments corporels.  
Le changement des mentalités visés par les projets est moins palpable mais tout aussi important aux yeux des premiers intéressés: «Je me souviens d’une pièce de théâtre jouée en mars dernier par des ados dans un slum (bidonville) de Calcutta à l’occasion de la Journée de la femme. L’un des personnages est une fille qui devient policière après avoir achevé ses études avec succès. Rien que ce scénario est extrêmement fort dans un milieu très conservateur», s’enthousiasme Christophe Roduit. Dans le public, des habitants, mais aussi les responsables de la mise en application de lois sur la protection de l’enfance et des membres de la police locale. «Puis, les revendications des jeunes filles, qui avaient été listées dans les semaines précédentes, ont été lues devant tout le monde».  
Il ne s’agit cependant pas que les mineurs se substituent aux responsabilités des adultes. «C’est un risque que nous avons toujours à l’esprit, explique le secrétaire général, une erreur à éviter. L’idée est plutôt de donner l’exemple.» Mais lorsqu’on dit aux jeunes qu’ils seront les acteurs de demain, ils nous répondent parfois, «Non, nous sommes les acteurs d’aujourd’hui».  
1 Voir article paru dans Le Courrier du 13 octobre, «Cultiver la force des plus faibles ».