Contre la violence envers les femmes en Bolivie

8 Aprile 2019

De la rue au Parlement, une lutte quotidienne contre les violences faites aux femmes et à leurs enfants, en Bolivie

Début avril, dans les bureaux de Terre des Hommes Suisse, des représentantes de notre association partenaire bolivienne Mujeres Creando ont présenté les actions de leur service Mujeres en Busca de Justicia et rappelé la gravité de la situation pour les victimes.

La Bolivie, pays aux paysages magiques, est aussi un pays où tous les deux jours, une femme est victime de féminicide! La violence perpétrée contre les femmes et leurs enfants est un mal quotidien qui s’insinue dans de nombreux foyers et devient un véritable problème de fond de la société bolivienne. C’est, ce soir, la thématique forte de la présentation réalisée par Idoia, Paola et Heidy, qui consacrent leur temps à aider les victimes de ces violences.

Paola est assistante sociale. Elle rappelle que le mouvement social féministe Mujeres Creando existe depuis presque 26 ans et a acquis une grande notoriété en Bolivie. Leur service spécialisé dans la prise en charge des femmes et de leurs enfants victimes de violence, ainsi que d’autres services de ce mouvement comme la radio ou le restaurant auto-géré, assoit chaque jour sa présence sur la scène publique. Dans les deux maisons de l’association, respectivement situées à La Paz et à Santa Cruz, Paola et ses collègues travaillent sur trois axes: la prévention, la prise en charge et la sanction.

L’aspect de prévention intègre une sensibilisation en amont chez les jeunes par le biais d’ateliers sur les thèmes de la violence, de la relation avec les hommes et également du rôle de père. Des cours d’autodéfense sont également organisés afin de permettre aux femmes de tous âges de pouvoir réagir en cas d’agression. L’association a également développé un partenariat important avec l’Université de La Paz dans le cadre de la prévention des violences. Paola y dispense un cours aux étudiants et étudiantes en travail social afin de leur transmettre ses approches et ses techniques de travail auprès des victimes. Une bonne formation de ces jeunes permettra à l’avenir une meilleure prise en charge des femmes et de leurs enfants, et une plus grande sensibilisation à la gravité des cas dénombrés.

Dans les centres d’accueil de l’association, le nombre de prises en charge est important. Les victimes patientent dans les locaux, échangeant déjà dans la salle avec des psychologues de l’association. L’objectif de la prise en charge par le service dédié de Mujeres Creando est d’éviter la bureaucratie, et de mettre en place une aide directe et utile. Chaque prise en charge est différente, en fonction du besoin. L’importance est donnée à l’accueil des victimes, aux échanges et à la discussion puis à une éventuelle médiation et à un accord qui sera par la suite homologué par la justice. On parle ici notamment d’accords de divorce, de pension alimentaire et de garde d’enfants. Lorsque la femme est victime de violences conjugales et que le couple n’a pas d’enfants, l’association peut arranger la fuite de la victime et l’accompagne avec le groupe d’autodéfense au complet pour récupérer ses biens à son domicile.

Heidy, qui est avocate pour l’association, explique que la sanction correspond à la prise en charge légale de la situation lorsqu’aucune conciliation n’est possible et dans les cas avérés de violences physiques, morales et sexuelles. Elle travaille sur la base de trois lois la loi de la famille, la loi de la protection de l’enfant et la loi pour garantir une vie sans violence aux femmes, et a pour objectif la restitution des droits des victimes. Chaque jour, Heidy rencontre environ 8 cas de violences, abus, féminicides. Le travail se fait en collaboration avec la victime à qui il est proposé une aide légale ainsi qu’un soutien psychologique et un suivi. Souvent, la question la plus importante pour ces femmes n’est pas l’aboutissement de leur procès, mais la suite. Que vont-elles faire après? Quelle sera leur vie et comment se reconstruire ? Lorsqu’il s’agit d’enfants, un accompagnement psychologique est réalisé afin de sortir du traumatisme et de permettre un développement stable.

Mujeres Creando qualifie certaines de ses actions «d’a-légales». Elles ne sont donc pas illégales mais vise à contourner la bureaucratie afin d’arriver rapidement à des décisions judiciaires et éviter des procédures souvent lentes, couteuses et revictimisantes. La question de la pension alimentaire versée aux enfants par le père est souvent une grande problématique et la récupération de ces pensions entre dans le cadre des actions judiciaires menées par l’association.

L’association a également une radio très connue en Bolivie, Radio Deseo. Elle y diffuse notamment la «liste des pères irresponsables» qui dénonce publiquement les hommes qui ne respectent pas leurs responsabilités.

Dénoncer publiquement, élever la voix, stopper l’impunité… Lorsqu’Idoia prend la parole, on ressent cette détermination à dénoncer haut et fort ces actes dont sont victimes ces femmes et leurs enfants, et cette volonté de ne pas se taire. Elle nous présente les livres édités par l’association sur les sujets de violences et nous fait comprendre les défaillances des lois actuelles, des institutions, et les améliorations nécessaires. L’idée est de ne pas uniquement critiquer, mais d’être force de proposition et de soumettre régulièrement des propositions d’améliorations très précises au gouvernement bolivien. «Nous voulons déconstruire pour reconstruire et que chacun trouve sa juste place».

Ce soir chez Terre des Hommes Suisse, c’est aussi l’occasion pour l’association de présenter le rapport récemment produit par International Human Rights Clinic de la Harvard Law School sur la situation des féminicides en Bolivie. Cette étude soutient le travail de Mujeres Creando et met en exergue les failles du système judiciaire en ce qui concerne les violences faites aux femmes. Il développe de nombreuses propositions de solutions.

Cette soirée se clôture sur des questions-réponses animées et sur une citation de Mujeres Creando: «Il est aussi possible de se battre avec humour, sourire et créativité. Notre meilleure vengeance, c’est d’être heureuse!»

Compte rendu par Charlotte Pianeta, avril 2019